Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles

Auteur : Steve Gagnon

 

« Je vais souvent parler d’intranquillité, puisque c’est beaucoup ce qui m'a amené jusqu'ici et poussé à écrire cet essai.

Quand je parle d’intranquillité, je parle de cette maison construite sur le côté d’une voie ferrée, traversée jour et nuit par de vieux trains de marchandises; je parle de vibrations de métal rouillé et de bois grinçant, de l’absence de silence; je parle du corps fragile, de l’air et des poumons qui s’entrechoquent, du cœur enragé et de la tête agitée de secousses violentes. Je parle de taureaux souterrains installés entre la peau et la chair, et qui chargent les uns sur les autres à une vitesse folle les soirs où l’air est humide; je parle de silex préhistorique qui darde dans les côtes et qui rend toutes les inspirations pesantes.

 

Quand je parle d’intranquillité, je parle de sensibilité magnifique mais démesurée, d'assiettes qui éclatent contre les murs, de morceaux coupants qui revolent sur les parois du cerveau; je parle d'angoisses insomniaques, de cigarettes nerveuses et compulsives sous la hotte du poêle à 4h du matin, de promesses nocturnes, de pactes de suicide entre amis.

Quand je parle d'intranquillité, je veux surtout parler de petits gars qui vivent avec une révolte noble mais inconfortable, avec des désirs débordants, une fragilité déchainée et une conscience extraordinaire, alors que rien de tout ça n’entre dans le moule étroit des hommes qu’ils devraient être. Je parle de convulsions devant ce qui est médiocre et injuste, de l’incapacité à s’abandonner à la banalité quotidienne, aux plaisirs éphémères.

Je parle de tous ces garçons étourdis par une colère folle, qui hurlent jusqu'à se fendre la gorge, brisent les murs avec les poings, renversent les meubles avec la tête, sans que rien, jamais, ne les satisfasse, et qui, assis au milieu de la vitre cassée, le front déposé sur les genoux, la morve, les larmes et le sang séchés entre le nez et la bouche, culpabilisent de ne pas pouvoir devenir ces adultes raisonnables qui savent tellement bien faire semblant que tout est correct.

[…]

Je sais combien elle est dangereuse et glissante, mais cette intranquillité est ce caveau dans lequel je me dois d'avancer et d'enjamber les corps putréfiés de ceux qui sont tombés de fatigue, parce que je suis convaincu qu'au bout, de l'autre côté de l’errance et de la soif, flamboie un gisement salutaire de métaux précieux. J’entends par là des milliers d’hommes qu'il faut faire remonter à la surface, comme des colosses coincés sous la terre après l’effondrement d’une mine.»

 

 Extrait de Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles (Document 08), par Steve Gagnon.

 

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Classé sous la cote : 155.332/G135j

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